L'angle honnête
Les bienfaits d'une rage room : ce qu'on sait, ce qu'on invente
Les bienfaits d'une rage room tiennent en deux lignes, et l'une des deux ne nous arrange pas. Ça défoule sur le moment. Ça ne fait pas baisser une colère de fond, et la recherche est nette là-dessus. Nous exploitons une salle de casse à La Rochelle, nous vendons des séances, et nous préférons écrire ça nous-mêmes plutôt que vous laisser le lire ailleurs.
Oui
sur le moment. L'effort est physique, la coupure avec le travail est totale pendant vingt minutes, et les groupes sortent en riant. Personne ne conteste ça.
Non
sur le fond. Aucune étude ne montre que frapper fait baisser une colère durable, et la plus grosse revue publiée sur le sujet conclut l'inverse.
Jamais
à la place d'un soin. Une séance de casse ne remplace ni un médecin, ni un psychologue, et nous ne sommes ni l'un ni l'autre.
La question
Casser des objets calme-t-il la colère ?
Le secteur répond oui, et nous répondions oui aussi. La page que ce texte remplace s'appelait « Les bienfaits de la destructo-thérapie à La Rochelle ». Elle promettait de libérer la frustration, de réduire l'anxiété et d'améliorer la concentration, sans citer une seule étude, sans un chiffre, sans un nom de chercheur. Elle n'était pas malhonnête, elle était paresseuse.
Derrière la question, il y a un besoin qui n'a rien de théorique. Les gens qui cherchent ces mots-là veulent évacuer la colère et le stress d'une semaine, ou juste des objets à casser sans conséquence. Le concept porte un nom français, le défouloir, et les salles de casse se sont multipliées en France depuis 2017. L'envie de casser est réelle. C'est la promesse qu'on en tire qui pose problème.
L'objection, elle, est déjà écrite. On la lit dans les avis Google des salles françaises, en une phrase et en une étoile :
Comment peut-on considérer que tout casser soit un acte thérapeutique et salvateur ?
La question est bonne. Cette page y répond en trois temps : ce que la psychologie a mesuré sur le défoulement, ce qu'elle n'a pas mesuré, et ce qui se passe réellement dans une salle comme la nôtre. Si c'est le principe que vous cherchez plutôt que son effet, d'où vient la destructothérapie et ce qu'on y fait sont racontés sur la page voisine.
L'histoire d'une idée
Le mythe de la catharsis
L'idée que décharger une émotion la fait diminuer porte un nom : la catharsis. Elle traverse tout le XXe siècle, des travaux de Breuer et Freud sur l'hystérie jusqu'aux panneaux publicitaires. Bushman ouvre son article de 2002 sur l'un d'eux, planté dans le Missouri : « Frappez un oreiller, frappez un mur, mais ne frappez pas vos enfants. » L'idée a pour elle d'être intuitive. Elle a contre elle à peu près toutes les expériences qui l'ont testée.
La plus connue date de 2002. Brad Bushman met en colère six cents étudiants, deux cents par groupe, puis les fait frapper un sac de frappe. Les uns pensent à la personne qui vient de les humilier, les autres à se remettre en forme ; un troisième groupe ne frappe rien du tout. Ceux qui ont frappé en ruminant sont ressortis les plus en colère et les plus agressifs. Ceux qui n'avaient rien fait s'en sortaient le mieux.
La conclusion de l'article tient en une ligne, et son auteur ne prend pas de gants.
Venting to reduce anger is like using gasoline to put out a fire—it only feeds the flame.
Se défouler pour faire baisser la colère, c'est éteindre un feu à l'essence : ça ne fait qu'alimenter la flamme.
L'expérience porte sur la rumination, pas sur le geste seul. C'est une nuance qui compte, et nous y revenons plus bas.
La revue de 2024
Cent cinquante-quatre études
154
études passées au tamis
10 189
participants
2024
Clinical Psychology Review
En mars 2024, Sophie Kjærvik et Brad Bushman publient dans Clinical Psychology Review la plus grosse synthèse jamais faite sur la gestion de la colère : 154 études, 10 189 participants, de tous âges, de plusieurs cultures. Leur grille de lecture est simple. Une émotion, c'est une excitation physiologique plus une interprétation ; pour faire tomber la colère, on peut agir sur l'une ou sur l'autre.
Le résultat ne laisse pas beaucoup de place au doute. Les activités qui font baisser l'excitation font baisser la colère. Celles qui la font monter n'ont globalement aucun effet, et certaines l'aggravent : la course à pied est celle qui avait le plus de chances d'augmenter la colère. Frapper un sac en fait partie.
Un détail nous concerne directement. Sophie Kjærvik explique que ce travail lui a été inspiré, en partie, par la popularité croissante des rage rooms. Ces salles où l'on casse du verre, des assiettes et de l'électronique pour faire passer la colère : les nôtres. Cette revue a donc été entreprise à cause de salles comme celle-ci.
Ce qui fait baisser la colère
- La respiration profonde
- La relaxation
- La pleine conscience
- La méditation
- Le yoga lent
- La relaxation musculaire progressive
- La respiration abdominale
- La pause, prise à temps
Aucune de ces huit activités ne coûte trente euros et aucune ne demande de réserver un créneau. C'est gênant à écrire sur une page qui vend des séances, et c'est pourtant ce que dit la donnée.

L'expérience
Une smash room contre cinq minutes de silence
Une seule équipe a mis une salle de casse dans un protocole comparatif. En 2023, quatre chercheurs de l'université d'État de l'Utah et de l'université de Calgary stressent des étudiants avec une tâche de calcul. Ils les répartissent ensuite en trois groupes : méditation en réalité virtuelle, salle de casse en réalité virtuelle, ou cinq minutes assis en silence. Quarante participants sont analysés, leur anxiété mesurée trois fois avec la même échelle.
La méditation gagne nettement. Entre la salle de casse et les cinq minutes de silence, en revanche, l'écart n'est pas significatif. Casser des objets pendant cinq minutes n'a pas fait mieux que ne rien faire du tout. Le second résultat est plus désagréable encore pour le secteur : plus les participants cassaient d'objets, moins l'effet apaisant était fort.
Trois réserves, et elles sont grosses. La salle était virtuelle, donc sans poids, sans bruit de verre et sans effort réel. L'échantillon comptait quarante étudiants de dix-huit à vingt-deux ans, sur une seule séance. Enfin, la mesure portait sur le stress, pas sur la colère. Cette étude ne referme donc pas le débat. Elle est la seule qui ait posé la question proprement, et sa réponse ne va pas dans notre sens.
Notre position
Alors pourquoi on en vend quand même
Parce qu'une séance de casse n'a jamais été un soin, et que rien de ce qui précède ne dit qu'elle est inutile. Ces études mesurent une chose précise : la colère, une heure après. Elles ne mesurent pas une soirée.

Ce qu'on achète chez nous, c'est vingt minutes d'effort physique dans une pièce où le téléphone est rangé, seul ou à quatre, avec sa propre musique, et le droit de faire un bruit qu'on ne fait nulle part ailleurs. On vient y évacuer le stress d'une semaine et casser pour se défouler, dans une pièce prévue pour ça. C'est une sortie, et elle se compare à un karting bien plus qu'à une consultation.
Le contenu de l'offre tient en objets, pas en promesses. Trois formules, trois décors, garnis d'objets du quotidien. En cuisine, dix bouteilles par personne, des assiettes, des verres et des tasses. Au bureau, des écrans, des claviers et du matériel électronique hors d'usage. Au garage, une voiture entière. Le choix des outils est fait pour vous et vous attend dans la pièce : batte de baseball, marteau, masse, pied de biche. Le matériel de protection est fourni et vérifié avant chaque session, combinaison intégrale, casque à visière et gants anti-coupure, dans une salle de destruction sécurisée où une seule réservation entre à la fois. Les chaussures fermées, elles, restent à votre charge : c'est une consigne de sécurité, pas une préférence.
C'est un jeu, et il faut l'appeler comme ça. On y vient pour s'amuser, en groupe, souvent pour un anniversaire, et les entreprises le réservent comme une sortie. L'ambiance qu'on propose est celle d'un lieu ouvert, pas celle d'un cabinet.
La nuance de l'expérience de 2002 mérite d'être reprise ici, parce qu'elle est la seule chose que la science nous laisse. Ce qui aggravait la colère des participants, ce n'était pas de frapper : c'était de frapper en pensant à la personne qui venait de les humilier. Le groupe qui frappait en pensant à autre chose s'en sortait mieux. Dans nos salles, personne n'entre en ruminant contre quelqu'un : les gens entrent en riant, pour un anniversaire ou pour l'enterrement de vie de jeune fille d'une amie.
Le reste, nous ne le savons pas. Nous voyons des groupes arriver fermés et repartir bavards, et nous ne pouvons pas en faire une preuve. Une salle de casse ne mesure rien : nous vendons une heure, pas un résultat. La salle où l'on pratique est à La Rochelle, elle compte trois décors, et c'est tout ce que nous promettons.
Un jour d'anniversaire
Le jour où on a compris à quoi ça servait
L'atelier fêtait son premier anniversaire. Un jeune homme est arrivé avec son éducatrice, tout juste majeur, neuf ans de suivi derrière lui, et sans avoir jamais réussi à faire sortir sa colère. Il n'a pas parlé en entrant. Il regardait par terre.
Il a fait sa séance dans le bureau, accompagné du début à la fin. En sortant, il a pris Karine Monbillard et Sendrine Colly dans ses bras et leur a dit merci. C'est le jour où elles ont compris que la salle servait à autre chose qu'à casser des objets.
Cette histoire ne démontre rien, et nous ne la publions pas comme une preuve. Une séance n'a pas réparé neuf ans de thérapie : elle a offert un cadre où un geste devenait possible, avec une professionnelle à côté. Nous la racontons parce qu'elle est vraie et parce qu'on nous demande souvent à quoi tout ça sert. Elle vaut ce que vaut un cas.
La limite
Une rage room n'est pas une thérapie
Personne ici n'est soignant. Nous accueillons, nous équipons, nous expliquons les consignes de sécurité et nous remettons la salle en état. C'est tout, et c'est déjà notre métier.
Si la colère ou l'angoisse pèsent sur votre quotidien, deux portes s'ouvrent sans démarche compliquée. La première est votre médecin traitant. La seconde s'appelle Mon soutien psy : le dispositif de l'Assurance Maladie permet de prendre rendez-vous directement avec un psychologue partenaire, sans passer par une ordonnance. Douze séances par année civile, 50 euros la séance, remboursées à 60 % par l'Assurance Maladie.
Ce n'est pas un renvoi poli. C'est ce que nous répondons au téléphone quand quelqu'un nous demande si une séance de casse peut l'aider à aller mieux.
La bibliographie
Les sources, en clair
Brad J. Bushman, « Does Venting Anger Feed or Extinguish the Flame? Catharsis, Rumination, Distraction, Anger, and Aggressive Responding », Personality and Social Psychology Bulletin, vol. 28, n° 6, 2002, p. 724-731.
doi.org/10.1177/0146167202289002Sophie L. Kjærvik et Brad J. Bushman, « A meta-analytic review of anger management activities that increase or decrease arousal: What fuels or douses rage? », Clinical Psychology Review, vol. 109, 2024, article 102414.
doi.org/10.1016/j.cpr.2024.102414Dongyun Han, Donghoon Kim, Kangsoo Kim et Isaac Cho, « Exploring the Effects of VR Activities on Stress Relief: A Comparison of Sitting-in-Silence, VR Meditation, and VR Smash Room », 2023.
arxiv.org/abs/2308.13952Allô Docteurs, « Fury Room : tout casser pour déstresser », mis à jour le 2 mars 2018.
allodocteurs.frAssurance Maladie, « Remboursement de séances chez le psychologue : dispositif Mon soutien psy ».
ameli.fr
Vous écrivez sur le sujet et vous voulez vérifier un chiffre, ou visiter la salle ? Écrivez-nous, on ouvre les portes. Les médias qui sont venus sont listés à part, avec leurs articles.
Vos questions
Ce qu'on nous demande le plus souvent
La catharsis, c'est quoi exactement ?
L'idée que décharger une émotion la fait diminuer, et que les émotions négatives s'accumulent tant qu'on ne les évacue pas. Le mot vient du grec katharsis, qui signifie purification. Freud et Breuer ont proposé à la fin du XIXe siècle que soigner l'hystérie demandait de décharger l'émotion associée au traumatisme, et l'idée s'est répandue bien au-delà de la clinique. Un siècle plus tard, les expériences qui la testent donnent le résultat inverse.
Le sport aide-t-il à faire baisser la colère ?
Pas la course à pied, d'après la revue de 2024 : c'est l'activité qui avait le plus de chances d'augmenter la colère, parce qu'elle augmente l'excitation physiologique. Les cours d'éducation physique et les sports de ballon faisaient exception dans les données, avec un effet d'apaisement. Le sport reste bon pour beaucoup d'autres raisons ; ce n'est pas un outil de gestion de la colère.
Vous n'avez pas intérêt à dire tout ça ?
Non, et c'est bien le problème. Nous vendons des séances de casse, et cette page explique que casser ne soigne rien. Nous préférons ça à la formule inverse, qui consiste à écrire le mot thérapie partout sans jamais citer une seule étude. Un client déçu laisse un avis ; un client à qui on a promis un soin laisse un avis plus dur encore.
Est-ce que casser peut rendre plus agressif ?
C'est ce que l'expérience de 2002 a mesuré, dans une situation précise : des participants qu'on venait d'humilier frappaient un sac de frappe en pensant à la personne responsable. Ceux-là sont ressortis plus en colère et plus agressifs que ceux qui n'avaient rien fait du tout. Le protocole ne ressemble pas à une séance réservée entre amis, mais il dit une chose utile : ruminer en frappant entretient la colère.
Faut-il en parler à son médecin avant de venir ?
Pour une séance de loisir, non, sauf si vous avez un doute sur votre condition physique : l'effort est réel et dure vingt minutes. En revanche, si vous cherchez une salle de casse parce que la colère vous déborde au quotidien, c'est au médecin qu'il faut en parler, et pas à nous.
Une séance peut-elle servir de point de départ ?
Elle peut ouvrir une conversation. C'est ce que les gérantes décrivent depuis l'ouverture : des clients très fermés en arrivant, qui repartent en parlant. Un groupe qui ressort d'une salle parle, et parfois de ce qui l'a amené là. C'est un effet secondaire, pas un protocole, et nous ne l'organisons pas.
Les bienfaits d'une rage room durent combien de temps ?
Nous n'en savons rien, et personne ne le sait : aucune étude n'a suivi des clients de salle de casse dans les jours qui suivent. Ce que nous observons s'arrête à la porte, une heure après l'arrivée. Toute page qui vous annonce une durée invente un chiffre.
Vous refusez du monde ?
Trois cas, sans discussion : une grossesse de plus de quatre mois, l'alcool et les stupéfiants. S'y ajoutent les dix-huit ans révolus et les chaussures fermées. Nous refusons aussi de laisser casser des photos de personnes : détruire le portrait de quelqu'un n'est plus un défoulement sur un objet.
À vous de juger les bienfaits d'une rage room
Vous avez les études, vous avez notre position, et vous avez le prix : trente euros la séance en cuisine, vingt minutes de casse, une heure sur place. Nous ne vendrons jamais ça comme un soin.
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